Crise : Une Espagne à deux visages

Posted by Anthony Poix on 27 février 2012 in L'Europe, Les Oubliés de ... |
 

Si sa situation reste différente par rapport à ses voisins, l’Espagne traverse une crise profonde touchant toutes ses couches sociales. Les Oubliés de l’Actu sont partis à la rencontre de familles ibériques issues de milieux différents et contraintes de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête.

Le drapeau d'Espagne

L'Espagne vit une crise profonde mais ses habitants s'en sortent par divers moyens

Le cyclone de la crise poursuit son chemin parsemé de dégâts en Espagne. 5.273.600 personnes pointent au chômage en janvier. Soit un taux record de 22,85%… Difficile d’entrevoir une porte de sortie à ce rythme effréné, que ce soit pour les plus jeunes ou les plus âgés. Le pays devient peu à peu une pauvre maison où les parents « mileuristas » prennent le café dans le salon, les adolescents issus de la « generación ni-ni » (ni études, ni travail) jouent dans leur chambre et les « indignados » boudent dans le jardin.

Le chômage en Espagne

Évolution du chômage en Espagne

Une économie grise qui prend de l’ampleur

Gare à la confusion néanmoins ! En aucun cas, cela signifie que cinq millions de personnes se retrouvent dans la rue sans travailler. « Les Espagnols sont très nombreux à bosser au noir, l’économie grise est très présente. C’est pour cela que ça n’explose pas », rappelle Alejandro. Ce retraité, relativement épargné par la crise, vit dans un village près de Tolède. Ancien conseiller chez l’opérateur Telefonica, il estime « ne pas avoir à se plaindre ». Sa femme, Juana, confirme mais ajoute qu’il n’en est pas de même pour ses enfants. « Ma fille est journaliste et a été contrainte de louer son appartement de Madrid pour vivre par ses propres moyens. L’arrivée de Mariano Rajoy à la tête du pays n’a pas arrangé les choses », explique-t-elle avant de poursuivre sur la situation de son fils.

« Soutenu par sa femme Julia qui est enceinte et sa fille Lucia, Fernando travaille dans les ascenseurs. Il y a quelques années, il gagnait très bien sa vie. Aujourd’hui, faute de clients, il est devenu un mileurista ». Pour les moins hispanophones d’entre vous, les mileuristas représentent les personnes ne gagnant pas plus de 1.000 €. Peu le disent, mais la crise touche également les foyers modestes. Des familles qui n’avaient jamais connu de réelles difficultés auparavant et qui du jour au lendemain ont payé les politiques maladroites se succédant.

« Les centres commerciaux, les boîtes, les bars toujours aussi pleins »

Dans un petit village d’une centaine d’habitants à une demi-heure de Murcia, Pedro nous reçoit dans sa maison en compagnie de sa femme Pilar, son fils José et sa fille Sarah. Issus d’une classe plus paysanne, les membres de cette famille parlent beaucoup moins de la crise. « On en entend surtout parler à la télévision », estime l’aînée. Pourtant, cette jeune étudiante n’hésite pas à faire des allers-retours à Paris, consciente que ce n’est pas en Espagne qu’elle trouvera un emploi. Mais selon elle, la situation de l’Espagne ne s’avère catastrophique qu’en apparence. « Les centre commerciaux, les bars, les boites sont toujours aussi pleins malgré la crise », juge-t-elle. Elle n’a pas tort au vu du succès des soldes d’hiver. On en revient vite à la théorie du double visage exposée par Alejandro. Les Espagnols s’adaptent à cette situation précaire. Si le pays est en crise et si le chômage demeure, une économie parallèle s’installe dans les coulisses.

Manifestation des Indignés espagnols

Les Indignés espagnols ne cessent de manifester leur détresse. Ici, un homme déguisé en gorille brandit une pancarte "Bienvenue à l'État du mal-être" en référence à l'expression d'État providence (Estado de Bienestar)

« Des gens cherchent dans les poubelles, c’est inédit ! »

José Luis vit à Mutxamel, dans la province d’Alicante. À 41 ans, il travaille comme rédacteur local pour la version espagnole du journal gratuit 20 minutos depuis 2004. Si lui affirme ne « pas avoir de problème d’argent particulier », il avoue avoir vu des cas très inquiétants autour de lui, à savoir de nombreux renvois dans son lieu de travail. « Avant, nous avions une délégation, une rédaction intégrée par trois journalistes et deux commerciaux. Depuis trois ans, nous sommes deux commerciaux et moi je travaille de chez moi », témoigne-t-il avant de rappeler que même s’il « existe une économie souterraine », c’est « la pire crise économique en Espagne depuis que je suis né en 1970 ».

Pointant du doigt les situations dramatiques pour des personnes aidées en catastrophe par leur famille, il explique avoir vu des « gens chercher dans les poubelles. Une image totalement inédite ». Mais le plus impressionnant reste de constater à quel point l‘étau se resserre autour de catégories épargnées par les crises précédentes. José Luis avoue connaître beaucoup de cas de personnes qualifiées cherchant désespérément n’importe quel travail. Par exemple, « un journaliste postulant pour une fabrique de batteries d’automobiles, une psychologue se retrouvant caissière de supermarché ou encore un chef de cuisine de luxe viré à cause du coût de son ancienneté », nous conte le quadragénaire. Comme beaucoup, il dénonce l’orientation exagérée vers « la construction de logements, une locomotive fonctionnant par la spéculation généralisée des promoteurs immobiliers et des banques jusqu’aux particuliers ».

« La fraude fiscale incrustée au cœur du pays! »

Sous le soleil chaud de Séville, ville phare de l’Andalousie, Abel, 34 ans, se retrouve sans emploi et s’en sort en donnant des cours à domicile sans aucun contrat malgré un CV assez reluisant orné d’une maîtrise en Biologie, de trois ans d’expérience comme stagiaire et chercheur en Bio-informatique et Biologie moléculaire. « La majeure partie de mon temps, je la passe à envoyer des CV à l’étranger et à chercher une formation », soupire-t-il avant d’attaquer la « culture économique de l’Espagne qui accepte le vol ». Selon Abel, « la fraude fiscale à grande échelle est incrustée au cœur de ce pays ». Pourquoi ? « Les inspecteurs de travail brillent par leur absence et leur inefficacité ».

Le Sévillan nous explique qu’il a l’habitude d’entendre des Espagnols se lancer la pire insulte existant en cette période noire : celui de « fainéant ». « On peut l’entendre tous les jours », ajoute-t-il malgré le fait que beaucoup travaillent sans contrat et d’autres sont payées 600 € par mois pour faire des semaines de 40 heures. Estimant que la conscience politique de l’Espagne « est beaucoup plus faible qu’ailleurs », Abel précise que « beaucoup de gens sont si pauvres qu’il ne peuvent que penser au jour le jour ». « Ils sont parvenus à opposer les personnes sans travail à celles qui ont un emploi précaire », conclut-il dans un argumentaire sévère sur son propre pays.

Madrid ne rayonne plus

À quelques pas de la Puerta del Sol à Madrid, place symbolique de la mobilisation des indignés espagnols du 15-M, Laura se souvient des dégâts causés par la crise autour d’elle. « Mon père travaillait dans une agence de voyage qui a fermé et a fini à la rue », s’attriste-t-elle avant de nous apprendre qu’aujourd’hui il est contraint de chercher des petits boulots un peu partout. Pour sa part, la jeune étudiante en interprétation de 23 ans a éprouvé d’immenses difficultés « à chercher un travail tout l’été alors qu’avant c’était plus facile car Madrid est une ville touristique ». Depuis, elle a quitté la capitale espagnole pour rejoindre Paris et certainement y rester. Comme elle, de nombreux Ibères ont choisi la voie du départ vers l’étranger, et notamment l’Amérique du Sud. Entre 2008 et 2010, ils étaient plus d’un million à vivre ailleurs, dont 22% en Argentine. « Cette crise, on en parle beaucoup dans les médias mais seulement de l’économie, rarement des gens qui en souffrent », critique Laura.

La Plaza Mayor, Madrid

En plein centre de la Plaza Mayor de Madrid, les miséreux usent de tous les moyens pour tenter de ramasser quelques euros sous les yeux de la police...

Incrustée dans tous les pores de la société espagnole, la crise économique amène les habitants à trouver eux-mêmes les solutions à défaut de gouvernements impuissants. Les Espagnols, du simple retraité au journaliste en passant par la vendeuse de vêtements, se solidarisent pour trouver des alternatives et survivre en attendant d’apercevoir le bout du tunnel.

À ne pas oublier:

  1. Caravaca de la Cruz: Une ville sainte en fête malgré la crise
  2. Cinq mois dans la peau d’un étudiant Erasmus

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